[billet torché/rédigé le jour de la mort de Joe Strummer, je ne savais pas où le mettre, autant que ça soit ici.]
Depuis longtemps, la voix vociférante, les riffs lourds, la rythmique épurée, quasi-militaire des clash m'ont pris aux tripes. « Prendre aux tripes » est l'expression consacrée pour nommer ce qui justement court-circuite la mise en mots, qui est « avant » les mots, comme le cordon ombilical qui devrait nous relier à quelque chose et qui manque. Ce qui fait défaut ici, c'était la voix de notre génération, de cette génération de fils de prolos comdamnés à vivre le réveil des parents dans l'enfer, sans avoir connu autre chose que leurs bribes de rêves, et leurs désillusions. Ces centaines de milliers, ces millions de mineurs, de dockers, d'OS de la métallurgie, qui avaient voué leur corps et leur âme à la grande industrie, en revendiquant, en se battant pour leur place au soleil, en réclamant cette part du rêve qu'eux-même fabriquaient chaque jour, en masse, déversant sur le monde entier les « produits de consommation », de cette consommation qui est devenu l'étalon incontesté et incontestable du bien-être, de l'épanouissement. Quand j'écoute les clashs, j'ai l'impression de me retrouver à la k-fète de la fac, avec mes potes qui sentaient le cuir à 100 balles acheté aux puces et l'envie de croire (encore) à un sens, de toute leur force, l'envie de vouloir donner un sens à tout ça, de racheter les rêves de leurs parents qui se sont sacrifiés dans ces mines, sur les ports, dans les fonderies, en récoltant des miettes de bonheur qui partaient dorénavant dans les poubelles de l'histoire et des « restructurations ». J'ai toujours une indicible envie de chialer en les écoutant, toujours, comme j'ai la gorge serrée, l'estomac noué à chaque fois que je passe dans ces usines désaffectées qui sentent la poussière compacte et dense, où j'entends les souffrances silencieuses et rentrées des générations des ouvriers qui se levaient à 6h du matin et partaient à l'usine pour y payer dette de vie, verser leur dette de sang, une journée de plus vers la mort, derrière des machines, derrière des chaines, de ce qui n'étaient pas encore des robots, en ayant, presque tous, l'impression d'avoir raté leur vie, d'être là parce qu'ils n'étaient bons qu'à ça, à servir de chair à chaîne de production, à gratter, souder, fraiser, avec toujours les mêmes gestes, la même envie de ne penser à rien, et rentrer le soir avec cette nécessité vitale de refouler, de rentrer ou éclater cette rage qui avait grandi la journée durant, coûte que coûte, dans l'alcool, le syndicat, le parti, l'espoir. Quand j'écoute les clashs, j'ai envie de danser et de pleurer, de vouloir croire encore, de comprendre cette souffrance qui n'a jamais été dite parce qu'elle était édulcorée par la lanque de bois d'un espoir factice, l'espoir que ce monde là, où on était moins que rien devant une chaine, ou dans un trou à gratter du charbon, que ce monde là pouvait apporter le bonheur.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire