vendredi 30 septembre 2005

méssékoisketadanlézorèyes

Les sonotones c'est des trucs de ouf malade. Les miens surtout. Je vous assure que ceux qui les ont essayés m'ont rapporté avoir ressenti quelque chose s'approchant d'une perceuse directement connectée sur le tympan. Ah ben ouais, déjà leur fonction première n'est pas de diffuser Europe 2 en continu, mais d'amplifier les sons pour un gars qui n'entend que le bruit d'un réacteur d'avion à 20m de lui, en temps normal. Et honnètement, je suis encore aujourd'hui bluffé par le condensé de prouesses technologiques que sont ces appareils. Néanmoins, y'a quelques petits soucis mineurs. Le premier est incontournable et a pour doux nom « effet Larsen ».

Explication : étant donné le niveau d'amplification et la pression requise dans l'oreille, le moindre défaut d'étanchéité provoque l'amplification du signal qui sort du sonotone justement, et le signal se boucle sur lui-même, se calant sur une fréquence donnée, de préférence assez aigüe, ce qui donne un biiiiiiiiiip tonitruant. Enfin, c'est ce qu'on me dit, parce que perso je l'entends même pas. Ce défaut est assez facilement rencontré, l'oreille étant souple. D'expérience, je sais qu'il vaut mieux que j'évite de me gratter l'oreille compulsivement, comme je l'ai fait par exemple à l'oraison funèbre de ma grande-tante. Il va également de soi, sous peine d'être ponctués d'un concert de biiiip à l'à-propos assez douteux, que certains contacts sociaux euh... disons intimes et agités se déroulent sans cet équipement prothétique (à la charge de l'absence duquel je dois avouer, dans ce cas précis, une amélioration nette du rendement en quiproquos débouchants sur des orientations relativement intéressantes dans la conversation du moment... euh oui enfin bref, passons).

Une autre source de désagréments : les piles des sonotones. Je n'ai jamais pu m'organiser pour prendre en compte leur expiration (environ deux ou trois semaines). En conséquence de quoi il arrive toujours un moment où : 1/ y'a plus de piles 2/ y'en a plus de rechange sous la main non plus. Je note que ça m'arrive généralement dans des moments particulièrement bien choisis, par exemple un des premiers rendez-vous avec la femme de ma vie (ou d'une de mes vies), le jour d'une réunion professionnelle importante, ou en partant en vacances quelques semaines dans un trou paumé avec toute une bande de joyeux drilles.

Mais ne nous méprenons pas, ces bidules électroniques sont de vraies merveilles. La preuve, je les mets tous les jours. Enfin, tous les jours où je suis de bonne humeur.

mardi 20 septembre 2005

Le bonheur, simple comme un coup de fil.

Concernant mes rapports avec la race femelle, je n'ai trouvé que des avantages à mon infirmité. Celle-ci a fonction de filtre, et ce, à deux niveaux. Tout d'abord, par l'abnégation et la patience requises par l'icelle infirmité, elle écarte d'office toutes celles qui ne seraient pas d'une dévotion absolue en ma personne, dévotion qui me permet d'abuser avec une impudence incroyable du spécimen qui se serait aventuré dans mon intimité. D'autre part, je suis déchargé de l'habituelle obligation de sollicitude, me contentant d'une écoute simulée et de la pure apparence de préoccupation si d'aventure on émet des sons, articulés ou non. En résumé, une vie sexuelle épanouie et une tranquillité d'esprit totale. L'extase, je vous dis.

vendredi 16 septembre 2005

Voix

Être sourd ne signifie pas obligatoirement ne pas ou mal entendre, mais entendre autre chose. Et cet autre chose peut être présent, envahissant, voire permanent. Il peut vous couper de toute proximité illusoire avec la moindre notion de silence. Dans mon cas, il s'agit d'un sifflement suraigu et continu, ponctué de petits coups secs sur des sortes de timbales. Techniquement, ces bruits sans origines extérieures s'appellent des « acouphènes » et les toubibs se perdent en hypothèses vaseuses là dessus (ce qu'ils ont de plus profond à dire à ce sujet se résume à : « L'acouphène a des propriétés acouphèniques »). Bref, c'est ce que vous entendez en vous levant du lit un peu brutalement ou après un concert au niveau sonore suffisamment hargneux. Sauf que c'est pour la vie.

Évidemment, toute personne étant accoutumée à l'équation « pas de bruit = silence dans ma tête » s'imagine tout de suite quelque chose de fortement flippant, et, a fortiori, flippe pour de bon lorsque elle en fait l'expérience ponctuelle. En ce qui me concerne, je suis né avec, flipper pour ça reviendrait à paniquer en me voyant dans un miroir (à tort ou à raison, peu importe). C'est ma voix à moi, j'en prends soin, c'est un bruit de fond chatoyant qui me donne l'impression de ne jamais être seul. Avec un effort d'auto-suggestion minime, je peux même lui faire dire des choses. Bon, la voix est pataude et trop lente pour une conversation poussée. Elle ressemble à un chœur de sorcières résonnant dans la vallée et chantonnant de douceureuses imprécations. J'espère qu'elles ne s'emmerdent pas trop. Tout de même, ça me touche que l'on s'intéresse autant à moi.

jeudi 15 septembre 2005

Boyz in Da Hood.

Le français moyen a une étonnante aptitude à se prendre pour un parangon absolu en matière d'articulation et de diction, et si, à la suite de ses propres aboiements informes vous osez manifester une quelconque perplexité, il en déduira immanquablement que vous êtes un étranger qui ne parle que l'étranger et pas sa langue à lui. En tant qu'abimé des choux-fleurs, c'est une situation que je rencontre quotidiennement. Et souvent j'ai un bonus : se rendant compte que je suis à même de m'exprimer dans sa chère langue (et souvent mieux que lui en plus, pas dur), et face à mon incapacité persistante à comprendre le moindre [censored] de mot de ses éructations, l'olibrius mettra en branle, brièvement et douloureusement, les rouages de sa mécanique mono-neuronale pour finalement me classer comme « débile », le genre de gars avec une case en moins, quoi.

Au fil des années, j'ai pu peaufiner une technique qui me donne pleine satisfaction : je joue à être exactement celui qu'on pense que je suis. Et j'en rajoute une couche, des fois qu'on aurait pas compris. Et je l'avoue, je suis criant de vérité aussi bien en émigré russe psychopathe qu'en débile qui bave un peu partout, de préférence sur les autres. Je suis comme ça, j'aime rendre service.

mardi 13 septembre 2005

Au resto, part II

Il est courant d'être invité au resto avec des inconnus complets. Je zappe la partie « présentation »; il m'est trop pénible de simuler l'acquiescement à l'énoncé du pedigree de machin ou de devoir répondre n'importe quoi à mon tour (je pousse l'autisme assez loin). Donc je n'ai pas la moindre idée de qui est qui, et à vrai dire je m'en radichonne l'escagasse. Bien évidemment certains détails ne m'échappent pas, par exemple si Gérard qui vient d'arriver et ma voisine de table se roulent des pelles à s'en arracher les amygdales, l'on peut raisonnablement en déduire une certaine intimité qu'il convient ne pas trop perturber, et surtout pas en se lançant dans une manoeuvre follement téméraire de drague de la susdite voisine. Je suis sourd, mais pas aveugle. Quoique, avec un certain taux d'alcool dans le sang, il se peut que je le sois aussi. Mais n'ergotons pas.

Arborant une tronche spécialement travaillée pour la circonstance, du genre « jaune d'oeuf martyrisé et de mauvais poil », je suis intensémment concentré sur le contenu de mon assiette, comme si j'essayais d'en pénétrer on ne sait quel secret mystique. Malgré tout, il se peut que l'on se mette martel en tête de vouloir me parler. Seul un intense désespoir ou un aveuglement incurable peut pousser à une telle extrémité. En conséquence de quoi, je me farcis soit des quidams plein comme des vaches, soit des vaches tout court, ces dernières nourrissant probablement de répugnantes arrière-pensées. Heureusement dans les deux cas, le niveau requis d'interaction locutoire est réduit à son strict minimum et je peux y aller de mon stock de commentaires bateaux. Un sourd autiste qui fait du social, des fois j'vous jure, hein.

Au resto.

Pour l'épisode « restaurant », les différentes situations rencontrées peuvent être aisémment classées selon le niveau d'intimité des convives, selon qu'ils sont ou non au fait de mes euh... disons travers un peu particuliers. Une constante demeure : l'interaction avec le(la) serveur(se) chargé(e) de prendre la commande. Ce moment est particulièrement redouté parce qu'il s'ensuit des choses imprévisibles. Normalement je me réfère à la carte du restal comme à une bouée de sauvetage, mais ça ne marche pas toujours. Exemple n°1, ce que je veux commander n'est plus disponible, il m'est donc conseillé de prendre « ceci, cela ou encore ceci », et ça ne rate pas : je n'ai pas la moindre idée de ce que sont « ceci », « cela » ni même « ceci ». À partir de ce moment précis, je commence à suer à grosses gouttes, je feuillette frénétiquement la carte des menus, je me tourne plusieurs fois vers mon voisin de table comme une âme en peine, tout en surveillant du coin de l'oeil le serveur qui s'impatiente dru. Et finalement, prenant mon courage à deux mains je me lance :
- Alors euh... le ceci avec la sauce cela ?
- Le Kloug à la sauce de Trafalgar ?
- oui oui exactement
- bien, autre chose ?
- non non merci, intense soupir de soulagement

Mais le calvaire n'est pas terminé pour autant, puisqu'il va falloir le bouffer, le Kloug.

Dédicace.

Au lycée, j'avais assisté à un cours assez curieux. Il s'agissait d'une option bouche-trou de je ne sais plus quel programme ni exactement quelle classe. Le cours était une sorte de commentaire « mis en scène » du Huis-Clos de Sartre; c'est à dire que la pièce était destinée à être jouée par des élèves (d'ailleurs pour l'anecdote, deux sur les trois acteurs sont devenus comédiens professionnels), et que le prof' commentait les scènes jouées par les élèves tout en effectuant un travail « d'imprégnation ». D'ailleurs, cette manie de la paraphrase emphatique des profs de français relevait plus d'un pathos moisi et ridicule que d'autre chose. Passons.

La pièce donc, d'un intérèt dramaturgique frôlant le zéro absolu, n'éveillait en moi qu'une vague irrépressible de baillements. Si l'on ajoute à cela que la salle était mal éclairée, que l'heure du cours se situait systématiquement au moment du plus grand coup de barre de la journée de l'insomniaque que j'étais, l'on comprendra aisément qu'au fur et à mesure que pérorait le commentateur-metteur-en-scène, je m'imprégnais quant à moi d'une envie de pioncer pas piquée des hannetons. Problème numéro 1 : j'étais au premier rang. Et oui, un sourd qui s'assume signale à l'institution sa tare et accessoirement brise les bonbons de tout un chacun pour qu'on lui réserve sa petite place au premier rang pour le confort de l'audition et la qualité des postillons. Bref, en écraser à cet endroit là aurait été un affront que je n'aurais jamais eu l'inconscience de mettre à exécution à cause du Problème numéro 2 : l'option à laquelle mes baillements intérieurement réprimés et moi-même assistions comptait dans la note et l'appréciation globale, semestriellement et parentalement supervisée , sur laquelle je m'efforçais de faire bonne impression. En résumé : ça l'aurait pas fait, du tout. Et à partir de là, à force de volonté et de ténacité je me suis forgé une discipline de fer qui m'a mené vers l'acquisition d'une virtuosité inégalée dans l'art de duper mes interlocuteurs au sujet de l'intérèt et du sérieux que je portais à leur propos. De tous ses cours je n'en ai pas piquée une. Je roupillais les yeux ouverts, l'air profondémment concentré sur ce qui se disait.

J'ai eu cette appréciation étonnante de la part du prof sur mon bulletin de notes : « Sérieux et intérèt sans faille. ». Un doute subi m'assaillit. Le pot-aux-roses aurait-il été découvert ? Ou me félicitait-il insidieusement de l'excellence de ma supercherie ? Quoiqu'il en fut, c'est à lui que je dois ce don d'écoute de l'autre et ce fameux « sérieux sans faille » que beaucoup m'envient. Qu'il en soit infiniment remercié.

Parachutage.

L'autre jour, alors que je cherchais à lui brosser une vue d'ensemble de la condition d'un sourd tel que moi (pour plus de détail cf. ici) dans la vie de tous les jours, quelqu'un me fit cette remarque d'une pertinence rare : « Oh ben tu sais, c'est à peu près la même chose que je pourrais décrire d'un français qui vit à Londres (NDLA : ce qui est précisémment son cas) ». Et c'est exactement ça : rien de bien dramatique ni d'insurmontable, il y a de tout, du rigolo comme du pénible, du dépaysement comme de la routine. Et surtout, surtout : il va sans dire qu'est un prérequis absolu l'art de faire semblant de comprendre ce que vos interlocuteurs s'évertuent à vous raconter.