Au lycée, j'avais assisté à un cours assez curieux. Il s'agissait d'une option bouche-trou de je ne sais plus quel programme ni exactement quelle classe. Le cours était une sorte de commentaire « mis en scène » du Huis-Clos de Sartre; c'est à dire que la pièce était destinée à être jouée par des élèves (d'ailleurs pour l'anecdote, deux sur les trois acteurs sont devenus comédiens professionnels), et que le prof' commentait les scènes jouées par les élèves tout en effectuant un travail « d'imprégnation ». D'ailleurs, cette manie de la paraphrase emphatique des profs de français relevait plus d'un pathos moisi et ridicule que d'autre chose. Passons.
La pièce donc, d'un intérèt dramaturgique frôlant le zéro absolu, n'éveillait en moi qu'une vague irrépressible de baillements. Si l'on ajoute à cela que la salle était mal éclairée, que l'heure du cours se situait systématiquement au moment du plus grand coup de barre de la journée de l'insomniaque que j'étais, l'on comprendra aisément qu'au fur et à mesure que pérorait le commentateur-metteur-en-scène, je m'imprégnais quant à moi d'une envie de pioncer pas piquée des hannetons. Problème numéro 1 : j'étais au premier rang. Et oui, un sourd qui s'assume signale à l'institution sa tare et accessoirement brise les bonbons de tout un chacun pour qu'on lui réserve sa petite place au premier rang pour le confort de l'audition et la qualité des postillons. Bref, en écraser à cet endroit là aurait été un affront que je n'aurais jamais eu l'inconscience de mettre à exécution à cause du Problème numéro 2 : l'option à laquelle mes baillements intérieurement réprimés et moi-même assistions comptait dans la note et l'appréciation globale, semestriellement et parentalement supervisée , sur laquelle je m'efforçais de faire bonne impression. En résumé : ça l'aurait pas fait, du tout. Et à partir de là, à force de volonté et de ténacité je me suis forgé une discipline de fer qui m'a mené vers l'acquisition d'une virtuosité inégalée dans l'art de duper mes interlocuteurs au sujet de l'intérèt et du sérieux que je portais à leur propos. De tous ses cours je n'en ai pas piquée une. Je roupillais les yeux ouverts, l'air profondémment concentré sur ce qui se disait.
J'ai eu cette appréciation étonnante de la part du prof sur mon bulletin de notes : « Sérieux et intérèt sans faille. ». Un doute subi m'assaillit. Le pot-aux-roses aurait-il été découvert ? Ou me félicitait-il insidieusement de l'excellence de ma supercherie ? Quoiqu'il en fut, c'est à lui que je dois ce don d'écoute de l'autre et ce fameux « sérieux sans faille » que beaucoup m'envient. Qu'il en soit infiniment remercié.
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